Qualif en solo 5/5 – De Rochebonne à Brest

22. avril 2019 Non classé 0
Qualif en solo 5/5 – De Rochebonne à Brest

La pointe de Penmarch avec la baie d’Audierne derrière, a marqué pour mon parcours le retour en Bretagne.



On se retrouve pour le passage du plateau de Rochebonne au large de la Rochelle pour cette fin du parcours de ma qualif en solitaire…

Journal du 2 octobre 2018

Un vent un  peu erratique mais qui me fait avancer bon gré malgré à plus de 4 nœuds sous médium. Je viens de passer la Rochebonne latérale rouge (la plus sud). Dans un peu moins de 1h ce sera au tour de la Rochebonne cardinale Est.



Parcours de la journée du 2 octobre 2018

Le plateau de Rochebonne était ma deuxième marque de parcours après la bouée de Coningbeg au Sud de l’Irlande. Ma troisième et dernière marque de parcours était le pont de l’île de Ré. Ensuite, pour finir mon parcours de qualification je devais rejoindre Brest, mon port de départ.

Je fis lofer (aller vers le vent) un peu plus Mini Explorer pour orienter son cap vers La Rochelle. J’ai bordé (tendu) un peu mon spinnaker, puis repris un peu le chariot de ma grand-voile. Le vent était calme et mon allure n’était pas plus rapide que 5 nœuds.  Je m’étais bien reposé la nuit dernière. Je ne me sentais pas du tout fatigué. Même après le repas de midi, je ne parvins pas à m’endormir pendant ma sieste. J’avais l’après-midi devant moi avant de rejoindre les côtes de l’ile de Ré. Là-bas les choses se corseraient parce qu’il faudrait à nouveau gérer les cailloux et le trafic. En même temps, j’avais hâte de retrouver du réseau pour pouvoir discuter avec mes proches. Je commençais à m’ennuyer.

Je n’avais pas encore effectué mon exercice de positionnement au sextant, obligatoire pendant la qualif en solo. Cet après-midi-là, le soleil sortait des nuages et la mer était calme. Les conditions étaient réunies pour m’exercer au sextant.

Habituellement, pour me positionner j’utilise le GPS. Il me donne mes coordonnées que je reporte sur la carte marine en papier. En Mini 6.50, les règles interdissent d’utiliser les cartes numériques pour limiter les coûts en informatique embarqué, en cartographies numériques et en logiciels de navigation. En plus, la classe impose d’emporter un sextant pour se positionner en cas de panne du GPS lors des longues courses.

Ce genre de règles donne un petit côté vintage aux bateaux Mini 6.50. Elles obligent aussi les coureurs à bien appréhender les fondements de la navigation en mer. Cet aspect fait plaisir aux anciens qui disent que l’on ne peut pas toujours se fier aux nouvelles technologies et qu’il serait inconscient de prendre la mer sans savoir se servir d’une carte papier, d’une règle de cras, d’un compas et d’un sextant. En vérité, ceux qui tiennent ce discours sont surtout ceux qui appréhendent mal les écrans et leurs pannes. Le GPS est en fait très fiable et si une panne d’énergie survenait, mieux vaudrait utiliser un GPS à pile plutôt qu’un sextant.



Point au sextant

Mais cet après-midi-là, je profitais des conditions pour m’essayer au sextant.  Je réussis à faire deux droites de hauteur. Entre le relevé au sextant, les calculs et le tracé, chaque droite me pris environ une demi-heure. Les droites se coupèrent à un peu moins de 30 milles de ma position GPS. On peut dire que l’erreur reste acceptable. Je ferai un article sur ma technique de positionnement par le sextant.

Le bateau continuait de filer autour de 6 nœuds sous spi médium en bâbord amure vers l’Est. Je me rapprochais petit à petit de la pointe des Baleines à l’extrémité Ouest de l’Ile de Ré. Je guettais régulièrement avec mes jumelles si je voyais le haut de son phare dépasser de l’horizon. Enfin, me mettant debout sur le roof je commençais à apercevoir la coupole du phare à travers mes jumelles. J’avais hâte de retrouver la côte et de passer à l’étape suivante du parcours. Au fur et à mesure que la nuit tombait, je découvris les côtes de l’ile de Ré puis les lumières de la Rochelle.

Les feux des balises étaient superposés avec tous les éclairages du port de la Palice (port de commerce de la Rochelle). Il était très difficile de se repérer avec le paysage. Le GPS me donnait de bonnes indications après lui avoir ajouté quelques waypoints que j’avais heureusement reportés depuis mes cartes papiers. Après le phare de Chauveau, je devais effectuer un affalage de mon spinnaker puis lofer jusqu’au près vers le pont de l’ile de Ré. La manœuvre se déroula bien et Mini Explorer se dirigea sous le pont sur une route au Nord.

C’était très impressionnant de se retrouver à cet endroit-là. J’étais coincé entre le continent et l’Ile de Ré. Alors que je venais de parcourir plusieurs centaines de milles seul, en pleine mer, je me retrouvais tout à coup propulsé dans cet étroit chenal illuminé par des lampadaires au sodium, avec des bruits de voitures et de camions, des odeurs de produits céréaliers. A tout ça s’ajoutait la peur de toucher un pilier du pont.

Il était 20h, un mardi soir d’octobre, ma route croisait celles des insulaires qui rentraient chez eux en voiture après leur journée de boulot sur le continent.  A seulement quelques mètres entre deux des piliers de béton du pont, je passai dessous en retenant mon souffle et Mini Explorer s’engouffra dans le Pertuis Breton.

Pont de l’ile de Ré avec le port de la Palice derrière

La nuit était noire à cause d’une épaisse couche nuageuse. Le vent baissa et mon bateau n’avançait plus qu’à  4 nœuds en tirant des bords de près vers le Nord-Ouest. Les conditions auraient été idéales pour enchaîner les siestes, mais une surprise vint me rappeler que ce n’était pas l’endroit pour somnoler. Alors que j’étais au téléphone, assis dehors dans le fond de mon cockpit je vis défiler une balise se dandinant à un ou deux mètre de mon sillage. Je bondis alors sur mes jambes, raccrocha vite la communication, en me demandant ce qu’était cette cardinale que n’avait pas vu sur mes cartes ! Et surtout, quel danger signalait-elle en plein milieu du Pertuis Breton ? J’analysai son signal lumineux : 3 éclats puis, plus rien. C’était une cardinale Est. Dommage, j‘avais justement viré en tribord amure pour faire une route à l’Ouest. Je me précipitai à l’intérieur, regarder ma carte.

Il y avait une zone de mytiliculture (élevage de moule) en plein milieu, signalée par des cardinales.  Je ressortis et empannai directement pour retourner à l’Est. D’un coup, après la manœuvre ma coque frappa quelque chose de sombre dans l’eau. Le bateau grinça sur la forme noire et parvint à s’en dégager. Je courus pour éclairer devant. Je ne vis rien. Je me rendis à l’endroit de l’impact pour voir les dégâts sur la coque. Je ne vis rien non plus. J’avais dû taper une simple bouée qui servait pour l’élevage.  Pour me rassurer, je me répétais qu’avec ce nouveau cap à l’Est je ne pouvais que me dégager de cette zone dangereuse.

Après avoir dépassé la cardinale Est, je mis mon cap au Sud. Quelques minutes plus tard, je distinguai, au milieu des lumières du port de St Martin, les éclats de la cardinale Sud qui signalait aussi ce parc d’aquaculture. Grâce à ce signal, je réussis à appréhender les limites de ce parc. La tension baissa, je m’apaisais peu à peu. Je repris ma route en tirant des bords de près vers le Nord-Ouest. Je longeais l’ile de Ré à bâbord et le parc de mytiliculture à tribord.



Parc de mytiliculture en exploitation

Même si le danger était derrière moi, je restais inquiet par le moindre feu que je ne parvenais pas à relier à la carte. J’avais sans cesse un doute sur ma position et sur les lumières que je voyais à l’horizon. Il n’y avait pas moyen dans ces conditions de rentrer dans ma cabine pour me reposer. En hâte, je téléchargeai sur mon téléphone l’application Navionics pour me positionner à tout instant sur une carte.

Le contraste était important avec la nuit précédente que j’avais passée en pleine mer, loin de tous soucis d’échouage. J’avais alors enchaîné sans crainte les siestes de 45 min.  Ici, la côte, dont j’appréhendais mal les contours, était à moins de vingt minutes de navigation. Je m’interdisais toute sieste. Malgré tout, ma progression vers le Nord-Ouest continuait doucement et je passais devant le petit port de Bourgenay (Vendée) vers 3 heures du matin. A partir de là, ce fût une valse incessante de petits chalutiers autour de Mini Explorer. Certains avaient l’AIS d’autres pas. Tous avaient une trajectoire ponctuée de multiples virages impossible à anticiper. Ce n’était encore pas le moment de dormir.

J’ai lutté pour tenir sur le pont toute la nuit et m’assurer que je ne croiserais pas leurs routes. Ils allaient et venaient des Sables d’Olonne sans que je comprenne leurs mouvements. Parfois, ils étaient très lents, parfois au contraire ils fonçaient à travers la zone avec un gyrophare tournant dans leurs mâtures. Je me souviens avoir pensé que cette qualif en solitaire était complètement débile. J’étais seul, épuisé, proche de la côte, au milieu des pécheurs. Je me suis dit que naviguer c’était bien, mais qu’en solitaire c’était vraiment con. Il fallut attendre le petit matin pour qu’une fois le port des Sables dépassé, je puisse enfin m’accorder un peu de répit.



Chalutier dans la nuit

Le vent mollissait encore alors que la chaleur du jour revenait. La lumière me permettait de voir la côte vendéenne autour de moi. Cette côte est toute plate avec un château d’eau tous les 20 kilomètres autour desquels de petites maisons aux toits de tuiles viennent s’agglutiner. Je n’aime pas trop cette côte, à cause de sa mocheté bien sûr. Mais on ne peut pas en tenir rigueur aux vendéens qui n’y sont pour rien… A onze heures, j’étais entre l’ile de Yeu et le continent. Le vent tomba complètement sous un soleil de plomb. Je parvins à dépasser l’ile de Yeu vers 15h, au près, en tribord amure avec un cap à l’Ouest.

La route la plus courte me faisait quitter la côte pour la rejoindre à la Pointe de Penmarch. J’avais pu récupérer la météo grâce au réseau de l’ile de Yeu. Le vent devait remonter petit à petit et effectuer une longue rotation du Nord-Ouest à l’Est pendant la nuit. Calé au près, sous un grand soleil, mon bateau regagnait le large à l’Ouest pour la nuit. La rotation du vent m’apporterait l’adonnante nécessaire pour orienter Mini Explorer vers la pointe de Penmarch, au Nord-Ouest. J’étais heureux de quitter la côte et de reprendre un rythme plus long, loin de tout obstacle.
C’est fou comme au large on est attiré par les côtes et une fois rendu aux côtes, on rêve du large.



Parcours de la nuit du 3 octobre

Le soir, je pris le temps de me faire à manger. J’ai hydraté un lyophilisé et comme j’avais encore faim, une boite de ravioli y est passée aussi. Ça n’a pas l’air terrible, mais pour moi c’était un festin que j’ai dégusté en contemplant le coucher de soleil. Mon bateau traversait tranquillement les mouillages des énormes pétroliers et cargos au large de St-Nazaire. J’avais pré-gréé mon gennacker sur le pont avant du bateau en prévision de l’adonnante de la nuit prochaine. Tout allait bien et je me reposais enfin sans crainte. Je savais que demain matin je serai à Penmarch et le soir à Brest. C’était ma dernière soirée en mer. Je ne craignais plus rien. Je connaissais bien la côte à venir et la météo ne prévoyait rien de bien méchant.



Dernier couché de soleil à bord

Dès la nuit tombée, le vent avait assez adonné pour que je fasse une route au Nord-Ouest au près. Puis, en pleine nuit, après une sieste, je remarquai que le vent avait encore adonné. Il était temps d’envoyer le gennacker. Le ciel était assez dégagé pour laisser briller des milliers d’étoiles. Je réglai le gennacker et repartis me coucher. Le bateau filait à 7 nœuds sous pilote.

Alors que je passai à 18 milles au Sud-Ouest de Belle-Ile je réussis à échanger un texto avec mon père. Pour capter le réseau, je dû me placer debout sur le roof, mon téléphone dans une main tendue vers les étoiles. Puis je retournai me coucher de nouveau.

A 6h, l’alarme de l’AIS me réveilla pour un cargo qui croisait ma route dans vingt minutes. Je restais sur le pont le temps d’éviter la collision et repartis dormir.

La nuit fut parfaite et tellement plus simple que la précédente.



Pointe de Penmarch

Le jour commença à se lever. Je sortis de mon cycle de sieste à répétition. Le vent avait encore adonné pour s’orienter à l’Est. J’ai mis la musique et j’ai hissé mon spinnaker-maximum. Le soleil se levait dans mon dos. Il donnait une couleur de plus en plus orange à tout le ciel. Je surfais sur toutes les vagues avec mon spi. J’étais avec la barre bien en main, la musique à fond, quand une quinzaine de pécheurs sortant du Guilvinec ont croisé ma route dans cette lumière matinale.

C’était magnifique de les croiser à pleine vitesse avec ces couleurs splendides. Je découvris la pointe de Penmarch vers 9h du matin. Cette pointe marquait mon retour à la terre que je ne quitterais plus de vue avant d’y débarquer. Il ne restait plus qu’à traverser la baie d’Audierne au portant, puis de lofer au largue à la pointe du Raz vers le goulet de Brest. J’avais déjà fait cette route plusieurs fois. La peur avait complètement quitté mes pensées.




Vidéo envoyée à Noëmie alors que je venais de récupérer du réseau vers 9h.



Après quelques empannages, mon spinnaker m’amena rapidement jusqu’au Raz de Sein. La marée montante me permit de passer sans mal. Mon excitation monta encore d’un cran quand je découvris à l’horizon la presqu’ile de Crozon. J’ai lofé au largue pour faire cap vers elle mais Mini Explorer gîtait trop sous spinnaker max. Je suis parti au tas (le bateau se couche sous l’action des voiles) plusieurs fois. J’avais pourtant déjà matossé pour placer mon matériel au vent à l’intérieur du bateau. Je pouvais échanger le spinnaker avec une voile plus petite mais j’avais trop hâte de rentrer. Alors je me suis au rappel, assis sur le bord du bateau avec mes jambes à l’extérieur en tenant la barre dans mon dos pour ajouter du poids au vent et que le bateau ne parte plus au tas.





Pour le plaisir je me suis permis un passage à l’intérieur des tas de Pois avant de rentrer dans la rade. Ces gros cailloux sont à la fois intimidants et beaux, surtout sous ce grand soleil.





Au fur à fur à mesure que je m’engouffrais dans le goulet, je fis un point sur l’expérience que je venais de vivre. Ce fut les 7 jours les plus intenses de ma vie. J’ai été angoissé, rassuré, trempé, réchauffé, et ceci en boucle nuit et jour. Je connaissais maintenant mon Mini deux fois mieux qu’avant. Désormais tout me semblait évident à bord : de l’emplacement de chaque bout jusqu’à la force qui réside dans chacun d’eux, de l’utilisation du GPS avec son alarme AIS jusqu’aux réglages du pilote… Tout me paraissait plus simple.

Mais est-ce que ça m’avait plu ? La réponse à cette question reste plus floue. Dans mes dernières heures de navigation, j’aurais répondu que non. J’étais fier d’avoir traversé beaucoup d’épreuves pendant ma qualif mais ça n’avait pas été une partie de plaisir. A l’arrivée, je voulais juste ranger mon bateau et ne plus y toucher pour l’hiver. J’avais assez passé de temps dans ses entrailles en plastique et ne voulait pas y retourner de sitôt.
Le problème avec la vie en mer, est qu’elle est tellement intense qu’on finit par toujours avoir l’irrésistible envie d’y retourner. C’est vrai qu’il faut y aller avec parcimonie pour ne pas se dégoûter. En réalité une fois bien reposé, si on me reposait la question maintenant, l’attirance du large se fait de nouveau sentir…

À bientôt pour de nouvelles aventures !!  


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